J'ai été mise à contribution par Jean-Luc Kockler, auteur, compositeur, interprète thionvillois pour écrire les textes  de  6 chansons de son dernier album  ,YANG ,

paru en mars 2021.


Ma Reine

Un coin de  Lorraine, une épicerie,
Toute la semaine, samedi compris,
Le rideau s’ouvre, c’est maintenant,
Sur la scène apparaît Maman

Le spectacle peut commencer
Les premiers clients les derniers avinés
Moi je n’ai pas de texte, je me tais
Je la bois du regard, ma star

Elle tient les rênes, seule à la barre
Elle trône derrière la caisse enregistreuse
Elle en jette ma déesse, elle rayonne
Elle est belle à pleurer, la patronne

Je ne sais pas que plus jamais
Je ne sais pas pourquoi la mort
Je ne sais pas qu’elle va tomber
Qu’elle va me laisser, me quitter

Y en a un qui lui parle du mauvais temps
L’autre de sa femme qui a foutu l’camp
Le client c’est sacré faut le supporter
Mais c’est pour elle qu’ils sont entrés

Elle leur rend la monnaie sur dix francs
Moi je réclame un bonbon en passant
Un seul pas deux pas trois souviens-toi !
Dans son royaume je me sens moi

Aux premières loges, j’applaudis
Ma blonde actrice me sourit
Et c’est comme un soleil ébloui
Comme un été qui resplendit

Je ne sais pas que plus jamais
Je ne sais pas pourquoi la mort
Je ne sais pas qu’elle va tomber
Qu’elle va me laisser, me quitter

Elle tape sur les touches, concentrée
Ses ongles peints en rouge, envolés
Y a les devoirs à faire, faut partir,
Mon cœur est tout enflé, j’veux pas quitter l’navire

Elle ne dit pas « je t’aime », ma reine
Y a pas d’amour, y a que des preuves d’amour
Je la mange des yeux, Maman
Avant qu’elle aille au firmament

Y en a encore un qui se plaint
« Elle est timide, la petite, elle dit rien »
Ma reine lève les yeux au ciel
Sous la camarde qui sommeille

Car je n’ sais pas qu’elle va tomber
Qu’elle va me laisser me quitter
Je ne sais pas que plus jamais
Ô ma vivante éternité




 

Assieds-toi ne dis rien


Entre sans frapper
La porte est ouverte
Enlève ton manteau
Je t'ai fait à manger

Assieds-toi ne dis rien

Je t'attendais si fort
Le pourpre de tes joues
Le feu de ton regard
Couleurs de ton retour

Assieds-toi ne dis rien

Les jours ont été longs
Les nuits interminables
Le poison de la peur
Distillé dans mon corps

Assieds-toi ne dis rien

Tu es plus belle encore
Que dans mon souvenir
Ton parfum tes épaules
La courbe de tes seins

Assieds- toi ne dis rien

Je te regarde rire
La pluie coule sur la vitre
Tu n’as pas froid au moins
Tes cheveux sont mouillés

Assieds- toi ne dis rien

J’ai ramassé les feuilles
Cueilli les premières pommes
L’automne sera beau
Je tremble sous l’émotion

Assieds-toi ne dis rien

Veux-tu un verre de vin
Comment vont tes enfants
J’ai vécu comme on meurt
Ton absence douleur

Assieds-toi ne dis rien

Mange c’est encore chaud
Ton visage tes yeux
Il s’en est fallu de bien peu
Mange je suis heureux

Assieds-toi ne dis rien

Tu as défait ton châle
Il fait lourd je frissonne
Tu es sensualité
Je suis sous ton attrait

Assieds-toi ne dis rien

Reste le lit est fait
Demain c’est aujourd’hui
Reste j’ai oublié
Je me fous du passé

Assieds-toi prends ma main



 

La frontière

 

Exilé involontaire désigné indésirable
J’ai traversé l’infranchissable

Derrière moi à jamais
Mon pays tailladé ma terre lacérée

La mémoire de ma vie d’avant
Douloureuse comme un éclat de sang

Les soleils les océans les blés
Les fruits les parfums entêtés

La soie de la peau déployée
De celle qui m’aimait

Mes parents pleurés enlacés
Sur le seuil de la porte fermée

J’ai désappris mes souvenirs
Les ensevelir ou mourir

Epuisé, ignoré, méprisé,
A la frontière arrivé

J’ai mesuré toute la distance
L’infini de l’indifférence

Ils passaient à côté de moi
Les nantis, les choyés, les chacun pour soi

Croupis dans leur ignorance
Avilis de leur suffisance

Ils ont lâché leurs chiens
Craché leur venin

Leurs visages comme une difformité
Leurs regards comme une obscénité

J’ai investi le corps de la frontière
J’ai déchiré l’ornière

J’ai sauté du haut de la crête
Semant les hommes et leurs bêtes

J’ai appelé comme un enfant
La mémoire de ma vie d’avant

Les soleils les océans les blés
Les fruits les parfums entêtés

La soie de la peau déployée
De celle qui m’aimait

Exilé involontaire désigné indésirable
J’ai traversé l’infranchissable



Je serai le dernier

 

Tu peux nous déclarer la guerre
Me mettre six pieds sous terre

Ta main restera dans la mienne

Tu peux éteindre nos étés
Abjurer le passé

Mes reins asserviront tes hanches

Tu peux bien abdiquer
Dilapider, renier
Je serai le dernier
A ton corps enchaîné

Tu peux t’en aller te dissoudre
M’abattre de ta foudre

Ma voix gémira ton amour

Tu peux nous imposer silence
Mentir nos évidences

Ma bouche érigera tes seins

Tu peux bien abdiquer
Dilapider, renier
Je serai le dernier
A ton corps enchaîné

Tu peux pirater nos trésors
Blasphémer nos accords

Je fouillerai tes creux

Tu peux tout tenter essayer
T’obstiner saboter

Je boirai à ta source

Tu peux taire nos promesses
Liquider ce qui reste

Je crierai à ton cri

Tu peux bien abdiquer
Dilapider, renier
Je serai le dernier
A ton corps enchaîné



Jaloux jalousement

Il tourne autour de toi
Je suis jaloux, pourquoi
Toi tu ne le vois pas

Il détaille ton corps
Moi je suis presque mort
Soumis au mauvais sort

Jaloux jalousement
Joue pas je suis perdant
Juge pas le mécréant

Il te fouille du regard
Je crois pas au hasard
Jaloux je t’accapare

Tu souris tu t’en fous
J’ai peur et tu m’absous
En me traitant de fou

Jaloux jalousement
Joue pas je suis perdant
Juge pas le mécréant

Il te frôle en passant
Tu dis rien sur l’instant
Sera-t-il ton amant

Il marche dans ton ombre
Tu ris dans la pénombre
Je tue sous vos décombres

Jaloux jalousement
Joue pas je suis perdant
Juge pas le mécréant

Il boit toutes’ tes paroles
Tu aimes ça tu décolles
Rien à faire je m’affole

Tu fais mine de rien
Et pourtant je sais bien
Qu’il te prendra demain

Jaloux jalousement
Joue pas je suis perdant
Juge pas le mécréant

Il t’enlace presque nue
Foutu je t’ai perdue
Tu ne m’aimeras plus

Trop belle pour être à moi
Trop rien pour être à toi
Je suis sûr de ton choix

Jaloux jalousement
Joue pas je suis perdant
Juge pas le mécréant


 

Entrelacés mêlés

Quand nos pas se déroulent
Sur les sentiers les houles
Les souvenirs remontent
Du fond de notre cœur
Se déploient la joie la douleur
Entrelacées mêlées

Quand nos mains épanchent la mousse
Des troncs des arbres verts
La voix des anciens révèle
L’héritage oublié
Reviennent l'enfance l'innocence
Entrelacées mêlées

Quand nos corps s’alanguissent
Sur le sable tiédi
L’hymne de notre amour anime
Nos âmes réunies
Jaillissent le désir le jouir
Entrelacés mêlés

Quand le sang de nos veines coule
Sous nos peaux assoupies
La caresse du rêve engourdit
Le creux de notre lit
Filent nos chimères nos songes
Entrelacés mêlés

Quand nos chants s'élèvent la nuit
Vers les autres les amis
La sève du partage inonde
Le ruisseau de nos rires
Croissent nos forces nos accords
Entrelacés mêlés

Quand la mère enfante l'avenir
Sur la guerre enlisée
La foi en un jour meilleur guérit
La frayeur et l’effroi
Naissent les lendemains
Entrelacés mêlés


 

 
Autres textes

 
Le départ

Tu m’envoies un baiser et tu pars vers le quai
Mon cœur chavire, petite, tu as grandi si vite
Tes pieds sont incertains, ta silhouette fragile
Tes épaules voûtées sous d'antiques terreurs

Où vas-tu ma jolie, quelle nuit te sourit ?
Tu cours et tu t’enfuis, vagabonde de pluie
Ma vie va dévalant la pente de tes pas
Ta naissance souffrance dans le creux de mes reins

Que reste-t-il, ma fille, de ces grands petits riens ?
De nos jeux, de nos rires, de ma main sur ton front,
De ton sommeil bercé, de tes chagrins éteints ?
Que reste-t-il, chérie, des aurores et des ombres ?

Où vas-tu, seule, parmi ces étrangers ?
Qui pour te protéger, te consoler, t’aimer ?
Qui pour te préserver des mortels étés ?
Tu marches, mal assurée, vers l’inexploré

Tu te frayes un chemin parmi les voyageurs
Ton sac sur le dos, ton écharpe s'envole
Tu parais hésiter, vas-tu te retourner?
Le fil de l’enfance est si tendu encore.

Les néons de la gare caressent tes cheveux
Alpha et oméga, ronde astrale du temps
Tu sais tous mes secrets, surtout ceux que je tais.
Navire de tes tempêtes, je te laisse partir


Et les oiseaux chantent ma peine

Tu as oublié que tu viens de manger, tu réclames un goûter. Tu as oublié l’heure, le jour, l’année. Je te regarde comme pour la première fois, Papa.
Et les oiseaux chantent ma peine.

Tu as oublié les saisons, les noms, les visages. Tes yeux s’égarent, glissent sur moi .Tu as oublié qui je suis.
Et les oiseaux chantent ma peine.

Ton passé lentement détissé, s’effacent les avants, se retirent les vagues : tu entres en crépuscule.
Et les oiseaux chantent ma peine.

C’est ton dernier voyage, Papa, et tu ne le sais pas. Sentinelle fragile, je reste sur le quai. J’agite un mouchoir blanc, qui pleure dans le vent.
Et les oiseaux chantent ma peine.

Tu retournes en enfance, dans le berceau du premier âge. Je te couve du regard, Papa, je veille sur tes nuits.
Et les oiseaux chantent ma peine.

Assis dans ton fauteuil, soudain, tu me souris. Capture d’un instant, éphémère paradis.
Et les oiseaux chantent ma peine.

Une larme s’échappe, qui serpente ta joue. Ultime rendez-vous, il n’y aura plus de Nous. Tout est passé si vite, tu vas partir, déjà.
Et les oiseaux chantent ma peine.

Je me souviens des pays bleus, des bouquets de pluie nue, des papillons drapés.

Je me souviens de la paille des meules, d’une barque immobile, d’un lierre échevelé.

Je me souviens de la mauve lavande, d’une rive d’eau vive, des oliviers dorés.

Je me souviens de la lune riante, des étoiles filantes, des cercles galactés.

Je me souviens des matins clairs, de la treille muscate, du chat ensommeillé.

Je me souviens de ce que tu as vu, aimé, senti, touché.
Je me souviens pour toi, Papa,
Des beautés d’ici-bas.

Et les oiseaux chantent ma peine.



ESSENTIEL

Ensemble et sans attendre, allons à l’essentiel
Une musique liesse, des vers qui ensorcellent
Des livres par centaines, des pinceaux et pastels
L’artiste seul en scène, la troupe qui nous entraîne
Est-ce bien essentiel ?

Ici et maintenant, décidons l’essentiel
L’émotion partagée, le sourire étincelle
L’école buissonnière, la tendresse caresse
S’écouter et s’entendre, s’aimer et se comprendre
Est-ce bien essentiel ?

Demain est incertain, assurons l’essentiel
Singuliers et pluriels, passagers du présent
Sous la pluie diluvienne, tout contre l’arc-en-ciel
Nos pas qui marchent l’amble, nos cœurs qui se ressemblent
Est-ce bien essentiel ?

Nos dieux dorment aux cieux, sanctifions l’essentiel
Un chagrin consolé, un festin fait de riens
Un regard échangé, des doigts qui se sont joints
L’offrande d’une fleur, le miel de l’abeille
Est-ce bien essentiel ?

La camarde nous veille, retrouvons l’essentiel
Un rêve qui sommeille, une saine paresse,
Un voyage gratuit, un nuage qui passe,
Ecouter le silence, goûter l’intemporel,
Est-ce bien essentiel ?

Le temps est assassin, vivons de l’essentiel
Nos maisons allumées, nos portes descellées,
Du pain pour l’étranger, de l’eau pour l’assoiffé,
Le cadeau d’une flamme, sous un nouveau soleil,
Est-ce bien essentiel ?


LA FEMME DE MA VIE

Pour mon sein mutilé et mon corps entravé,
Je suis la femme de ma vie.
 
Pour mon sang de rivière, pubis cicatrisé,
Je suis la femme de ma vie.

Pour mon sexe excisé, mon plaisir empêché,
Je suis la femme de ma vie.

Pour mes cheveux voilés , mon salaire spolié,
Je suis la femme de ma vie.

Pour ma valeur niée, soumission exigée,
Je suis la femme de ma vie.

Pour le genou à terre et cent fois relevé,
Je suis la femme de ma vie.

Pour la peur mise en joue, les rêves avortés,
Je suis la femme de ma vie.

Pour les murs et les cages, les chemins obturés,
Je suis la femme de ma vie.

Pour les clés dérobées, l'avenir arrêté,
Je suis la femme de ma vie.

Pour mes rides radium, tous mes miroirs brisés,
Je suis la femme de ma vie.

Pour mon cœur calciné, mes mains parcheminées,
Je suis la femme de ma vie.

Pour ma bouche cousue, mes mots exténués,
Je suis la femme de ma vie.

Pour mes veines coupées, mes parents enterrés,
Je suis la femme de ma vie.

Pour les nuits sans sommeil, l’enfant perpétuité,
Je suis la femme de ma vie.

Pour l’île inatteignable et la mer retirée,
Je suis la femme de ma vie.

Pour mes loups endormis, mes ombres, mes secrets,
Je suis la femme de ma vie.

Pour tout ce qui n’est plus, la fuite des étés,
Je suis la femme de ma vie.

Pour les amours perdus et les guerres gagnées,
Je suis la femme de ma vie.

Pour mes volcans vulcains, mes colères oragées,
Je suis la femme de ma vie

Pour nos filles archères, la relève obligée,
NOUS SOMMES LES FLAMMES DE NOS VIES.
 
 
L’île
 
Un matin de juillet,
Sur la pierre brûlée,
Le vertige espéré
D’un amant familier.
Volutes au vent volé
De chevelures follées,
Calligraphie gracieuse
De gestes parolés,
Ils se sont mis à nu
Sans se déshabiller.
 
Sous les courbes paupières,
L’impalpable mystère,
La rétine pupille,
Et la prunelle astrée
De silencieux éclairs.
En cette heure fruit d’été,
Feux de tiges jumelles,
Gonflés d’azur ouaté,
L’essentiel célébré,
Le passé ultimé.
 
Ils ont vu l’invisible
Constellé de pollen,
Respiré goulûment
La flagrance de miel,
Goûté l’herbe cendrée
Des clairières pagnées
Mouillé leurs peaux défuntes
D’une pluie équatoriale,
Ondes inexplorées
D’un amour boréal.
 
Parfum des premiers jours,
Sentiers buissonniers,
En partance joyeuse
De leurs vies endormies,
Ils ont pris le bateau
Du nocturne océan,
Arrêté le cadran
Des heures imposées,
Et mis pied sur une île,
D’où l’on ne revient pas.



Métro blues
 
Paris, Métro, Février 2021
 
 
Station Filles du Calvaire
Marguerite, 45 ans.
 
Elle est debout, masque orné de petits cœurs rouges, béret rose bonbon sur la tête, manteau jaune vif et jolies bottines à lacets. Elle sent bon, elle s’est levée une heure plus tôt pour prendre une douche, se laver les cheveux, avaler un vrai petit-déjeuner, être en avance pour ne pas rater la première rame. Ce matin, au dixième jour du troisième confinement « aménagé », elle a décidé de choisir le bonheur. 
Le wagon est bondé. Elle ne sent pas les miasmes de transpiration, d’urine, de nourriture avariée.
Elle sourit, déterminée. 
A la station, un homme monte et se place à côté d’elle. L’haleine vineuse, le cheveu rare et gras, le regard rempli de haine, au-dessus d’un masque noir couvert de taches. 
Son torse touche presque la poitrine de Marguerite, une de ses mains glisse sur ses fesses, comme par mégarde. 
Elle ne peut pas bouger, elle n’a aucun espace pour s’échapper. 
Il s’approche davantage, tout son corps désormais est collé conte le sien. Son odeur est insupportable, elle retient une nausée, puis sent le sexe durci de l’homme contre son pubis. 
Elle tente de se dégager, pousse à droite, puis à gauche, mais elle est emprisonnée. 
Sidérée, sous l’emprise du Mal, elle ne parvient pas à prononcer un mot, encore moins à crier. 
Une voix suave annonce : « Station La Muette. »
Le wagon se vide lentement, l’homme a encore le temps de lui empoigner violemment les seins. 
Elle se jette sur le quai, hagarde, puis court vers les escaliers. 
Elle se retourne une seule fois : l’homme a disparu. 
Elle se dirige en titubant vers le bus qui la mènera à son travail. 
Elle n’a pas vu que son petit béret rose bonbon était tombé dans une bouche d’égout.
 
 
 
Station Bonne-Nouvelle
Idriss, 64 ans
 
Il porte un masque gris, des baskets usées, et des taches brunes envahissent ses mains. 
Les yeux dans le vague, il soupire en silence. Il a oublié son attestation de sortie dans la voiture où il passe toutes ses nuits depuis six mois. Il n’a plus les moyens de payer un loyer. 
Il ne sait pas s’il réussira ce matin à franchir la porte de l’usine. Il a appris hier soir que le stagiaire, un étudiant de vingt-deux ans, s’est pendu dans le local à poubelles. Un choix parlant. 
Chaque matin, Idriss paraît plus âgé que la veille. 
Le visage de l’étudiant se reflète dans les vitres sales de la rame. Comme un fantôme qui viendrait réclamer justice. 
Idriss se lève, sort de la rame en boitant. Une ancienne blessure, une vieille guerre dont personne ne se souvient. 
A l’entrée de la bouche du Métro, un homme en uniforme pose brutalement sa main sur son bras. 
« Vos papiers, et votre attestation ! »
Idriss sait maintenant qu’il ne franchira pas ce matin la porte de l’usine. Ni demain. 
 
 
 
Station Pigalle
Jo, 35 ans. 
 
Il porte une guitare en bandoulière, mais pas de masque. 
Il ne ressemble à personne, avec ses cheveux en bataille, ses nippes dépareillées et ses yeux aux longs cils de fille. 
Il s’assied sur un marchepied, pose sa guitare sur ses genoux, et se met à jouer. Une musique de sa composition. 
Avant le premier confinement, il vivotait en faisant le tour des bals de la région. 
Aujourd’hui, il survit en faisant le ménage chez le patron de sa mère. C’est elle qui lui a trouvé ce job, qui est allée faire la demande. 
Il gratte sa guitare, mais personne ne semble l’écouter ni le voir. 
Jo s’en fout, il joue, il n’est jamais plus lui-même que dans ces moments-là. 
Il reste encore trente minutes de trajet. 
Jo s’en fout, il joue, et jouera jusqu’à la fin du monde. 
Il s’arrête brusquement. Une fausse note, affreusement discordante, a violenté sa guitare.
Il vient de se demander comment sa mère a réussi à convaincre son patron de l’embaucher.
 
 
 
Station La Défense
Elida, 59 ans. 
 
Elle a réussi à trouver une place assise. Petite et menue, elle porte une tenue élégante et sobre, et ses lunettes mauves surmontent un masque chirurgical. 
Elle observe attentivement les occupants de la rame. 
Les corps qui parlent. Les gestes qui trahissent. Un pied qui bat nerveusement la mesure. Une tête qui dodeline. Une paupière qui tressaute. Un tremblement des épaules. 
Déformation professionnelle : elle sait que les maux de l’âme contaminent le corps, et réciproquement. 
Elle pense à son premier patient de la journée, qui doit venir à neuf heures. Un homme de quarante ans, d’une beauté fracassante. Grand, une carrure de rugbyman, des yeux verts pénétrants, des mains magnifiques.
Il a passé toute sa première séance à sangloter. Comme un enfant. Celui qu’il était, à dix ans, quand son beau-père l’a violé, chaque soir pendant un an, avant de mourir d’une crise cardiaque. 
Elida n’est pas certaine qu’il va venir tout à l’heure. 
Qu’il va pouvoir raconter la terreur, la honte, la culpabilité. 
Depuis le premier confinement, elle est assaillie de demandes de rendez-vous, et ne peut répondre à tous les appels au secours. 
Elida rêve d’une fenêtre. Son cabinet est au rez-de-chaussée, et donne sur une petite cour sombre. 
Elle rêve d’une fenêtre, en hauteur, grande ouverte sur l’immensité du ciel.
En appuyant sur le bouton d’arrêt de la station où elle doit descendre, elle voit sur sa main de longues stries rouges. Durant le trajet, elle s’est grattée jusqu’à s’écorcher, machinalement, sans s’en apercevoir.
 
 
 
 
Station Liberté
Victoria, 9 ans
 
Elle a sauté dans le wagon en poussant un cri perçant et en brandissant une épée lumineuse. Elle porte un costume de Dark Vador, et on ne voit pas son visage. 
Elle reste debout, et danse au milieu des voyageurs exténués. 
Elle fait le chemin tous les mercredis, pour aller voir sa grand-mère qui vit seule. Elle n’entre jamais, reste sur le palier, avec son déguisement, lui dépose des livres, quelques douceurs salées et sucrée. Victoria lui raconte sa semaine, son projet de devenir navigatrice, de voguer sur les flots de l’océan, et de devenir l’amie des dauphins. 
Dans le wagon surchauffé, elle tangue, elle s’envole, elle s’échappe, elle envisage un avenir.
Soudain un fou-rire la prend, enfle sa poitrine, son cœur, elle rit à perdre haleine, sous son casque en plastique. 
Avant de sortir du wagon, avec son épée factice, Victoria trace un grand NON de lumière.


J'ai vidé ma maison

S’assoir en visiteuse sous la tonnelle rouillée,
Regarder sans ciller le jardin dévasté,
Prendre date du jour, signer et parapher,
Pour donner sans pleurer son congé au passé.

J’ai vidé ma maison mais pas mes souvenirs.
J’ai trié, évalué, classé et ordonné.
Donner, jeter, vendre ou garder ?
Disperser ou offrir, renoncer et choisir.

Bouts de ficelle, bibelots, broutilles,
Archives encombrantes, musée abandonné,
Amas brinquebalant de choses disparates,
J’ai pillé sans trembler l’âme de mes objets.

S’assoir sous la tonnelle et écouter le vent,
Convoquer les années, en faire le bilan,
Enfouir sous la terre ce qui ne sera plus
Joies et peines envolées et à jamais perdues.

Doigts noirés de poussière et cœur orpheliné,
J’ai vidé ma maison au mitan de l’été.
Pendant que le soleil indifférent régnait,
J’ai tourné enfoncé le couteau dans la plaie.

J’ai vidé ma maison, vacances sans retour,
Refusé l’héritage, brisé la transmission,
Débalisé la piste, calciné les racines,
Et sous la peau d’hier fait naître un nouveau jour.


Le tour de la question

Il fait le tour de ma question, je n’y mets pas d’opposition.
Ses mains amoureuses chercheuses, exacerbent l’envie.
Sa bouche conquérante savante, fouille au creux de mon lit.

Je fais le tour de sa question, il répond : « Continuons ».
Mes doigts bouclés dans ses cheveux, ma voix contre sa peau soie,
Libérés, ébaudis et heureux, nus sous la nuée joie.

Il fait le tour de ma question, je murmure : « C’est bon ».
Ses épaules sa force son corps, carrés contre mon triangle d’or,
Harmonieuse fusion, tabous qui se défont.

Je fais le tour de sa question, il s’abandonne en déraison.
Prisonnier de mes hanches, geôlière de ses silences,
Enchainés volontaires, impudique lumière.

Il fait le tour de ma question, je vois se fendre l’horizon.
Enlacés pénétrés, plaisirs multipliés,
Le sommet le plus haut, envolée de nos maux.

Je fais le tour de sa question, il me dit oui sans conditions.
On s'est appris sans se défendre, dans le nid chaud de notre chambre.
Un mariage scellé sans alliances, sous l’abri sûr de l’évidence.



Poème blême!

J’ai donné ma langue au chat
Sur le sens de la vie
Je crois que je n’y ai rien compris
Et qu’elle s’est bien foutue de moi

J’ai tiré au sort mon amour
Il reposait contre mon sein
Mais il est parti faire un tour
Sans revenir le lendemain

J’ai cloué au sol l’amitié
Joué à la marelle aux pompiers
Elle s’en est retournée fâchée
Plus jamais on ne l’y reprendrait !

J’ai interrogé Dieu le père
 
Pourquoi n'était-il pas Dieu la mère?
Il a soupiré m’a ri au nez
Mais pour qui donc je me prenais ?

J’ai demandé des comptes aux puissants
Où avaient-ils planqué l’argent ?
Ils étaient laids et bien peignés
Et m’ont plantée sans rien payer

J’ai admiré Dame Nature
Ses monts et ses merveilles
Ses lunes et ses soleils
Mais j’ai eu peur Trop grand son ciel!

Alors j’ai pris l’oiseau bleu dans ma main
Je l’ai réchauffé et sauvé
Il m’a dit Viens je t'apprends à voler
Et de ce monde on s’est barrés !



MAMILIE

Ce matin Mamilie n'a pas bu son café
Confinée enfermée elle ne s'est pas levée
Elle attend un appel de première importance
Celui de sa fille coincée à l'autre bout de la France
Elle l'attend patiemment elle a apprivoisé le temps
Elle ne fait plus partie du monde des vivants

Ce matin Mamilie regarde sur BFMTV
Les covidés muets qui se font vacciner
Une armée bien rodée abrutie muselée
Le bruit des bottes Mamilie le connaît
Le Président a dit "il faut vous faire piquer"
Et BFMTV a relayé en continu replay

Ce matin Mamilie rêve de liberté
D'un sourire d'une caresse d'un baiser
Elle se souvient du soleil et de l'arc en ciel
De la pluie du beau temps et toutes ces merveilles
Sur sa main parcheminée de rides
Se lit toute une vie dévouée à autrui
Mais les autres maintenant la poussent vers la sortie

Ce matin Mamilie se sent mal se sent vieille
L'employée de l'EHPAD n'est pas passée la veille
N'a pas lavé son corps pas changé ses habits
Mamilie oublie il n'y a plus d'aujourd'hui
Plus de geste câlin plus de soirée amie
Plus que la solitude et l'absence de bruit

Cette nuit Mamilie ne sera pas vaincue par la maladie
Il lui restait pourtant encore un peu de vie
Cette nuit elle sera emportée par l'ennui
Coupable d'avoir vécu coupable d'avoir vieilli
Cette nuit Mamilie mourra seule dans le noir
Et BFMTV en fera son débat de ce soir



SAMUEL

Je t’écris du fond de ma solitude
Et de mon effroi
Frère désarmé, ta tête a roulé
Dans le matin gelé

Qu’ont-ils fait de toi ?

Debout et mains ouvertes, tu enseignais
L’histoire la laïcité
Je poétise l'inhumanité
Sous la fenêtre barreaudée

Qu’ont-ils fait de toi?

La peur encombre le ciel
Où dors-tu Samuel ?
Mes larmes décolorent les murs
Les vois-tu, Samuel ?

Incantation vulgaire
Sacrifice ignorance
Ils t’ont fait taire t'ont mis à terre

Adoration aveugle
Désert de la pensée
Ils t'ont assassiné nié

Qu’ont-ils fait de toi ?

Lire dessiner oser
Réfléchir s’interroger
Mains ouvertes, regard clair,
Tu faisais grandir la lumière

Qu’ont-ils fait de toi ?

Mon lit est glacé, Samuel
Je guette un signe, un espoir,
Je crie l’encre de ta mémoire
Salie par les barbares

Qu’ont-ils fait de toi ?

Aux abords du collège
Ils t’ont cueilli surpris
Absurdité couteau impie
Bête immonde barbarie

Qu’ont-ils fait de toi ?

Je grime dans mon poème
La sanglante scène
Je suis ta sœur rebelle
Où dors-tu, Samuel ?



AUTOUR DE MA MAISON

Tu t’es mis en faction
Autour de ma maison
Guerrier désarmé
Sentinelle du futur
Tu as guetté sans fin
Afin de m’entrevoir
Un instant dans le noir

Je te sentais tout près
Tourmenté par le manque
Tu pénétrais mon centre
Tu imposais ta loi
Tu imprimais mon corps

Je ne pouvais te voir
Si près de ma maison
Je répétais l’erreur
Pendant que tu rôdais
Voleur de tous mes cœurs
Autour de ma demeure

Je caressais ta peau
En écho de ma peau
J’écoutais tes chansons
Je connaissais ta voix
Entendue autrefois
Je t’écrivais des mots
Que tu pouvais comprendre
Sans avoir à les lire

Toi, tu as ceinturé
Les murs de ma maison
Couturé mes blessures
Cisaillé mes refus
Réparé mon enfance
Explosé le silence

Promeneur désœuvré
Tu scrutais mon jardin
Tu respirais mes fleurs
Je sentais ton odeur
Flux vivant de ton corps
Qui infiltrait sans peine
Les murs de ma maison

Tu musardais, riant,
Faisant naître des notes
Qui s’envolaient au vent
Les branches de mon arbre
Pliaient sous l’alizé
De ta respiration

Tu flânais sous la lune
Voyageur convaincu
De la fin du chemin
Tu traçais le destin
Maître du sortilège
Tu forçais l’impossible

Empêchée par l’orage
Je ne te voyais pas
Labourer notre terre

Epuisée par la peur
Je n’avais plus la force
De faire pousser l’envie

Mais tu m’as dit, souriant et confiant :
« Je suis venu hier soir, tout près de ta maison »

Alors
Enveloppée de tes bras
Ceinte de ton amour
Pur
Je t’ai enfin donné
La clé de ma maison



ÈVE  VEUT

Ève veut cueillir le fruit juteux sur l'arbre de l'enfance
Et croquer la pomme à elle seule destinée

Ève veut danser au son d'une guitare tzigane
Et parcourir le vrai pays, la terre

Ève veut nager nue sous le vent, la voile et la vague
Rythmer la cadence langueur de son corps libéré

Ève ne veut que la plage lisse, le sable comme une onde
Les heures chaudes devant elle, la pente douce vers le soir

Ève ne veut de saison que d’été, de voyage que vers la lumière
Dormir dans le creux de l’éden, étroit comme un berceau

Ève, sous le brouillard couleur de lait, veut goûter l’herbe qui guérit
Naître dans l’aube rose, intacte de la folie des hommes

Ève veut s’allonger sur la pierre brûlante en haut de la falaise
Songer qu’il serait doux de sauter dans le vide

Ève veut réentendre sa voix , faire taire les mensonges
Briser tous les miroirs et solder tous les comptes

Ève ne veut d'autre prison que sa réclusion volontaire
Rire sans raison, rêver sans conditions

Ève veut une rivière au cours paisible, un étang où se noyer
Un enfer où se consumer, un paradis pour oublier

Ève veut l’horizon, le ciel et les nuages
La nuée sous la pluie et le cri de l’orage

Ève veut offrir l'instant
Et sacrer le présent.

Ève veut.




DEMAIN

Pardonne le passé
Qui entrave ta marche
Détourne le tracé
Dirigé sous tes pas

Ensemence l’avenir
Questionne l’univers
Désigne le mystère
Engendré par l’espoir

Derrière chaque visage
S’amoncelle une rage
Fais taire les orages
En écoutant le sage

Les brumes et les ombres
Les craintes et les chagrins
Jette-les au vent du large
Invente tes matins

Essuie toutes tes peines
Ni le torrent du temps
Ni les pleurs de la pluie
Ne peuvent mouiller tes joues

Hisse ton rêve à ton mât
Définis le parcours
Vagabonde la vie
La joie après la nuit

Tu nais sous chaque ciel
Enfanté du soleil
Tu choies chaque caresse
Offerte par l’azur

En sa première tiédeur
Ouvre le temple du jour
Aimer comme seul possible
Demain comme seul chemin
 
 


 
 
 
 
Les enfants du silence

Tout a été écrit, la haine et la violence
Tout ce qui nous rassemble, et toutes nos différences
À quoi bon prendre la plume et célébrer l’enfance
Je m’évertue me tue à briser le silence

Je trace quelques lettres au cœur de ton néant
Images en expansion en mode plein écran
Peuple en procession qui jamais rien n’entend
Courbé et à genoux devant les tout-puissants

A quoi bon essayer d’éveiller ta conscience
De fracasser l’armure de ton indifférence
À quoi servent mes mots ma révolte ma science
Quand règne tout autour la négation du sens

Je trace des mots que je crois essentiels
Pour un monde meilleur pour éclaircir le ciel
Pour ne pas renoncer ne pas couper mes ailes
Pour détruire la matrice refaire le logiciel

Homme javellisé manipulé soumis
Je m’évertue me tue à te vouloir en vie
Pendant que tu te meurs sans avoir rien appris
Tes yeux hallucinés pixellisés d'ennui

Mon cri ne t’atteint pas homme de peu de foi
Femme exploitée niée retirée de sa voix
Innocence violée au mépris de la loi
Je m’évertue me tue je m’épuise et me noie

Tout a été écrit, la haine et la violence
Tout ce qui nous rassemble, et toutes nos différences
À quoi bon prendre la plume et célébrer l’enfance
Si toujours à la fin triomphe le silence ?






Quelques mots de moi vers vous, au 50ème jour du confinement. 5 mai 2020
 
 
 
Que restera-t-il de nous sans vous ?

Certains jours nous nous sentons bien, sans vous. Sans le poids des regards, des jugements, des injonctions à être ce qu'on n'est pas réellement, à tous se ressembler, à être le clone du clone, à parler le même langage, à utiliser les mêmes mots, à se taire sans faire de bruit, à aimer sans déranger, à porter une cravate, des chaussures, un soutien-gorge.

On jouit d'être nu sur le canapé, nu sur le transat au soleil, nu devant le miroir, plus nu que le nouveau- né que nous sommes redeve-nus.
On contemple ce visage sans vis à vis, on n'a plus besoin de composer, de séduire, de se réduire, de déduire, de deviner ce que vous n'avez pas su, pas pu, pas voulu nous dire.

On apprend à s'accepter sans vous, à se faire du bien sans vous, on fait du sport, on marche, on court, pour se souvenir qu'on a des muscles, un cœur qui bat, du sang qui coule dans nos veines, un corps enfin relié à notre cerveau, une peau chaude et douce sous nos doigts, nos mains délivrées des vôtres, seules maîtresses de notre plaisir.

Nous ne vous attendons plus. Nous savons que vous ne viendrez pas. Que vous ne viendrez plus peut être.
Nous aimons ne plus avoir à vous attendre, à espérer, à réclamer, à vous appeler. Nous avons retrouvé notre voix, nos goûts, nos dons, nous créons, dessinons, chantons, écrivons notre histoire. Nous faisons pousser des fleurs, nous admirons la lune, nous caressons nos chats, nous comprenons qu'ils sont bien plus humains que vous.

Certains matins, vous avez disparu, et votre éclipse signe notre renaissance.

Mais le soir descend et notre solitude s'invite, malgré la lecture, le film, le verre d'alcool, la distraction ou le travail.
Vous reprenez vos droits.

On se souvient de la douceur de vos paroles, de l'eau pure de vos rires, de vos cadeaux imprévus, de vos larmes confiantes, de votre âme en regard, des repas partagés, de la fin que vous seuls avez su nous faire accepter, de la vie que vous seuls pouvez nous faire aimer.

Sans vous nos lits sont froids, nos jardins sont vains, nos nids sont vides.
Sans vous nous sommes devenus laids, inutiles, détachés de l'essentiel, prisonniers de notre chambre.
Sans vous nous ne voyons plus l'horizon, nous avons perdu le goût du voyage, nous ne goûtons plus le fruit acide et doux de la différence, du bizarre, de l'étranger, de l'autre qui n'est pas nous.
Sans vous nous nous engluons, nous devenons sales, notre esprit rétrécit, nous nous replions jusqu'à disparaître.
Notre mort, sans vous, est proche et certaine. Sans votre main dans la nôtre, pour traverser le chemin.
Sans vous, nous ne sommes plus.

Que restera-t-il de vous, sans nous ?