J'ai été mise à contribution par Jean-Luc Kockler, auteur, compositeur, interprète thionvillois pour écrire les textes  de  6 chansons de son prochain album  YANG à paraître en mars 2021.


Ma Reine

Un coin de  Lorraine, une épicerie,
Toute la semaine, samedi compris,
Le rideau s’ouvre, c’est maintenant,
Sur la scène apparaît Maman

Le spectacle peut commencer
Les premiers clients les derniers avinés
Moi je n’ai pas de texte, je me tais
Je la bois du regard, ma star

Elle tient les rênes, seule à la barre
Elle trône derrière la caisse enregistreuse
Elle en jette ma déesse, elle rayonne
Elle est belle à pleurer, la patronne

Je ne sais pas que plus jamais
Je ne sais pas pourquoi la mort
Je ne sais pas qu’elle va tomber
Qu’elle va me laisser, me quitter

Y en a un qui lui parle du mauvais temps
L’autre de sa femme qui a foutu l’camp
Le client c’est sacré faut le supporter
Mais c’est pour elle qu’ils sont entrés

Elle leur rend la monnaie sur dix francs
Moi je réclame un bonbon en passant
Un seul pas deux pas trois souviens-toi !
Dans son royaume je me sens moi

Aux premières loges, j’applaudis
Ma blonde actrice me sourit
Et c’est comme un soleil ébloui
Comme un été qui resplendit

Je ne sais pas que plus jamais
Je ne sais pas pourquoi la mort
Je ne sais pas qu’elle va tomber
Qu’elle va me laisser, me quitter

Elle tape sur les touches, concentrée
Ses ongles peints en rouge, envolés
Y a les devoirs à faire, faut partir,
Mon cœur est tout enflé, j’veux pas quitter l’navire

Elle ne dit pas « je t’aime », ma reine
Y a pas d’amour, y a que des preuves d’amour
Je la mange des yeux, Maman
Avant qu’elle aille au firmament

Y en a encore un qui se plaint
« Elle est timide, la petite, elle dit rien »
Ma reine lève les yeux au ciel
Sous la camarde qui sommeille

Car je n’ sais pas qu’elle va tomber
Qu’elle va me laisser me quitter
Je ne sais pas que plus jamais
Ô ma vivante éternité




 

Assieds-toi ne dis rien


Entre sans frapper
La porte est ouverte
Enlève ton manteau
Je t'ai fait à manger

Assieds-toi ne dis rien

Je t'attendais si fort
Le pourpre de tes joues
Le feu de ton regard
Couleurs de ton retour

Assieds-toi ne dis rien

Les jours ont été longs
Les nuits interminables
Le poison de la peur
Distillé dans mon corps

Assieds-toi ne dis rien

Tu es plus belle encore
Que dans mon souvenir
Ton parfum tes épaules
La courbe de tes seins

Assieds- toi ne dis rien

Je te regarde rire
La pluie coule sur la vitre
Tu n’as pas froid au moins
Tes cheveux sont mouillés

Assieds- toi ne dis rien

J’ai ramassé les feuilles
Cueilli les premières pommes
L’automne sera beau
Je tremble sous l’émotion

Assieds-toi ne dis rien

Veux-tu un verre de vin
Comment vont tes enfants
J’ai vécu comme on meurt
Ton absence douleur

Assieds-toi ne dis rien

Mange c’est encore chaud
Ton visage tes yeux
Il s’en est fallu de bien peu
Mange je suis heureux

Assieds-toi ne dis rien

Tu as défait ton châle
Il fait lourd je frissonne
Tu es sensualité
Je suis sous ton attrait

Assieds-toi ne dis rien

Reste le lit est fait
Demain c’est aujourd’hui
Reste j’ai oublié
Je me fous du passé

Assieds-toi prends ma main


 

La frontière

 

Exilé involontaire désigné indésirable
J’ai traversé l’infranchissable

Derrière moi à jamais
Mon pays tailladé ma terre lacérée

La mémoire de ma vie d’avant
Douloureuse comme un éclat de sang

Les soleils les océans les blés
Les fruits les parfums entêtés

La soie de la peau déployée
De celle qui m’aimait

Mes parents pleurés enlacés
Sur le seuil de la porte fermée

J’ai désappris mes souvenirs
Les ensevelir ou mourir

Epuisé, ignoré, méprisé,
A la frontière arrivé

J’ai mesuré toute la distance
L’infini de l’indifférence

Ils passaient à côté de moi
Les nantis, les choyés, les chacun pour soi

Croupis dans leur ignorance
Avilis de leur suffisance

Ils ont lâché leurs chiens
Craché leur venin

Leurs visages comme une difformité
Leurs regards comme une obscénité

J’ai investi le corps de la frontière
J’ai déchiré l’ornière

J’ai sauté du haut de la crête
Semant les hommes et leurs bêtes

J’ai appelé comme un enfant
La mémoire de ma vie d’avant

Les soleils les océans les blés
Les fruits les parfums entêtés

La soie de la peau déployée
De celle qui m’aimait

Exilé involontaire désigné indésirable
J’ai traversé l’infranchissable



Je serai le dernier

 

Tu peux nous déclarer la guerre
Me mettre six pieds sous terre

Ta main restera dans la mienne

Tu peux éteindre nos étés
Abjurer le passé

Mes reins asserviront tes hanches

Tu peux bien abdiquer
Dilapider, renier
Je serai le dernier
A ton corps enchaîné

Tu peux t’en aller te dissoudre
M’abattre de ta foudre

Ma voix gémira ton amour

Tu peux nous imposer silence
Mentir nos évidences

Ma bouche érigera tes seins

Tu peux bien abdiquer
Dilapider, renier
Je serai le dernier
A ton corps enchaîné

Tu peux pirater nos trésors
Blasphémer nos accords

Je fouillerai tes creux

Tu peux tout tenter essayer
T’obstiner saboter

Je boirai à ta source

Tu peux taire nos promesses
Liquider ce qui reste

Je crierai à ton cri

Tu peux bien abdiquer
Dilapider, renier
Je serai le dernier
A ton corps enchaîné



Jaloux jalousement

Il tourne autour de toi
Je suis jaloux, pourquoi
Toi tu ne le vois pas

Il détaille ton corps
Moi je suis presque mort
Soumis au mauvais sort

Jaloux jalousement
Joue pas je suis perdant
Juge pas le mécréant

Il te fouille du regard
Je crois pas au hasard
Jaloux je t’accapare

Tu souris tu t’en fous
J’ai peur et tu m’absous
En me traitant de fou

Jaloux jalousement
Joue pas je suis perdant
Juge pas le mécréant

Il te frôle en passant
Tu dis rien sur l’instant
Sera-t-il ton amant

Il marche dans ton ombre
Tu ris dans la pénombre
Je tue sous vos décombres

Jaloux jalousement
Joue pas je suis perdant
Juge pas le mécréant

Il boit toutes’ tes paroles
Tu aimes ça tu décolles
Rien à faire je m’affole

Tu fais mine de rien
Et pourtant je sais bien
Qu’il te prendra demain

Jaloux jalousement
Joue pas je suis perdant
Juge pas le mécréant

Il t’enlace presque nue
Foutu je t’ai perdue
Tu ne m’aimeras plus

Trop belle pour être à moi
Trop rien pour être à toi
Je suis sûr de ton choix

Jaloux jalousement
Joue pas je suis perdant
Juge pas le mécréant


 

Entrelacés mêlés

Quand nos pas se déroulent
Sur les sentiers les houles
Les souvenirs remontent
Du fond de notre cœur
Se déploient la joie la douleur
Entrelacées mêlées

Quand nos mains épanchent la mousse
Des troncs des arbres verts
La voix des anciens révèle
L’héritage oublié
Reviennent l'enfance l'innocence
Entrelacées mêlées

Quand nos corps s’alanguissent
Sur le sable tiédi
L’hymne de notre amour anime
Nos âmes réunies
Jaillissent le désir le jouir
Entrelacés mêlés

Quand le sang de nos veines coule
Sous nos peaux assoupies
La caresse du rêve engourdit
Le creux de notre lit
Filent nos chimères nos songes
Entrelacés mêlés

Quand nos chants s'élèvent la nuit
Vers les autres les amis
La sève du partage inonde
Le ruisseau de nos rires
Croissent nos forces nos accords
Entrelacés mêlés

Quand la mère enfante l'avenir
Sur la guerre enlisée
La foi en un jour meilleur guérit
La frayeur et l’effroi
Naissent les lendemains
Entrelacés mêlés


 

 

Autres textes

 

Métro blues

 

Paris, Métro, Février 2021

 

 

Station Filles du Calvaire

Marguerite, 45 ans.

 

Elle est debout, masque orné de petits cœurs rouges, béret rose bonbon sur la tête, manteau jaune vif et jolies bottines à lacets. Elle sent bon, elle s’est levée une heure plus tôt pour prendre une douche, se laver les cheveux, avaler un vrai petit-déjeuner, être en avance pour ne pas rater la première rame. Ce matin, au dixième jour du troisième confinement « aménagé », elle a décidé de choisir le bonheur. 

Le wagon est bondé. Elle ne sent pas les miasmes de transpiration, d’urine, de nourriture avariée.

Elle sourit, déterminée. 

A la station, un homme monte et se place à côté d’elle. L’haleine vineuse, le cheveu rare et gras, le regard rempli de haine, au-dessus d’un masque noir couvert de taches. 

Son torse touche presque la poitrine de Marguerite, une de ses mains glisse sur ses fesses, comme par mégarde. 

Elle ne peut pas bouger, elle n’a aucun espace pour s’échapper. 

Il s’approche davantage, tout son corps désormais est collé conte le sien. Son odeur est insupportable, elle retient une nausée, puis sent le sexe durci de l’homme contre son pubis. 

Elle tente de se dégager, pousse à droite, puis à gauche, mais elle est emprisonnée. 

Sidérée, sous l’emprise de Mal, elle ne parvient pas à prononcer un mot, encore moins à crier. 

Une voix suave annonce : « Station La Muette. »

Le wagon se vide lentement, l’homme a encore le temps de lui empoigner violemment les seins. 

Elle se jette sur le quai, hagarde, puis court vers les escaliers. 

Elle se retourne une seule fois : l’homme a disparu. 

Elle se dirige en titubant vers le bus qui la mènera à son travail. 

Elle n’a pas vu que son petit béret rose bonbon était tombé dans une bouche d’égout.

 

 

 

Station Bonne-Nouvelle

Idriss, 64 ans

 

Il porte un masque gris, des baskets usées, et des taches brunes envahissent ses mains. 

Les yeux dans le vague, il soupire en silence. Il a oublié son attestation de sortie dans la voiture où il passe toutes ses nuits depuis six mois. Il n’a plus les moyens de payer un loyer. 

Il ne sait pas s’il réussira ce matin à franchir la porte de l’usine. Il a appris hier soir que le stagiaire, un étudiant de vingt-deux ans, s’est pendu dans le local à poubelles. Un choix parlant. 

Chaque matin, Idriss paraît plus âgé que la veille. 

Le visage de l’étudiant se reflète dans les vitres sales de la rame. Comme un fantôme qui viendrait réclamer justice. 

Idriss se lève, sort de la rame en boitant. Une ancienne blessure, une vieille guerre dont personne ne se souvient. 

A l’entrée de la bouche du Métro, un homme en uniforme pose brutalement sa main sur son bras. 

« Vos papiers, et votre attestation ! »

Idriss sait maintenant qu’il ne franchira pas ce matin la porte de l’usine. Ni demain. 

 

 

 

Station Pigalle

Jo, 35 ans. 

 

Il porte une guitare en bandoulière, mais pas de masque. 

Il ne ressemble à personne, avec ses cheveux en bataille, ses nippes dépareillées et ses yeux aux longs cils de fille. 

Il s’assied sur un marchepied, pose sa guitare sur ses genoux, et se met à jouer. Une musique de sa composition. 

Avant le premier confinement, il vivotait en faisant le tour des bals de la région. 

Aujourd’hui, il survit en faisant le ménage chez le patron de sa mère. C’est elle qui lui a trouvé ce job, qui est allée faire la demande. 

Il gratte sa guitare, mais personne ne semble l’écouter ni le voir. 

Jo s’en fout, il joue, il n’est jamais plus lui-même que dans ces moments-là. 

Il reste encore trente minutes de trajet. 

Jo s’en fout, il joue, et jouera jusqu’à la fin du monde. 

Il s’arrête brusquement. Une fausse note, affreusement discordante, a violenté sa guitare.

Il vient de se demander comment sa mère a réussi à convaincre son patron de l’embaucher.

 

 

 

Station La Défense

Elida, 59 ans. 

 

Elle a réussi à trouver une place assise. Petite et menue, elle porte une tenue élégante et sobre, et ses lunettes mauves surmontent un masque chirurgical. 

Elle observe attentivement les occupants de la rame. 

Les corps qui parlent. Les gestes qui trahissent. Un pied qui bat nerveusement la mesure. Une tête qui dodeline. Une paupière qui tressaute. Un tremblement des épaules. 

Déformation professionnelle : elle sait que les maux de l’âme contaminent le corps, et réciproquement. 

Elle pense à son premier patient de la journée, qui doit venir à neuf heures. Un homme de quarante ans, d’une beauté fracassante. Grand, une carrure de rugbyman, des yeux verts pénétrants, des mains magnifiques.

Il a passé toute sa première séance à sangloter. Comme un enfant. Celui qu’il était, à dix ans, quand son beau-père l’a violé, chaque soir pendant un an, avant de mourir d’une crise cardiaque. 

Elida n’est pas certaine qu’il va venir tout à l’heure. 

Qu’il va pouvoir raconter la terreur, la honte, la culpabilité. 

Depuis le premier confinement, elle est assaillie de demandes de rendez-vous, et ne peut répondre à tous les appels au secours. 

Elida rêve d’une fenêtre. Son cabinet est au rez-de-chaussée, et donne sur une petite cour sombre. 

Elle rêve d’une fenêtre, en hauteur, grande ouverte sur l’immensité du ciel.

En appuyant sur le bouton d’arrêt de la station où elle doit descendre, elle voit sur sa main de longues stries rouges. Durant le trajet, elle s’est grattée jusqu’à s’écorcher, machinalement, sans s’en apercevoir.

 

 

 

 

Station Liberté

Victoria, 9 ans

 

Elle a sauté dans le wagon en poussant un cri perçant et en brandissant une épée lumineuse. Elle porte un costume de Dark Vador, et on ne voit pas son visage. 

Elle reste debout, et danse au milieu des voyageurs exténués. 

Elle fait le chemin tous les mercredis, pour aller voir sa grand-mère qui vit seule. Elle n’entre jamais, reste sur le palier, avec son déguisement, lui dépose des livres, quelques douceurs salées et sucrée. Victoria lui raconte sa semaine, son projet de devenir navigatrice, de voguer sur les flots de l’océan, et de devenir l’amie des dauphins. 

Dans le wagon surchauffé, elle tangue, elle s’envole, elle s’échappe, elle envisage un avenir.

Soudain un fou-rire la prend, enfle sa poitrine, son cœur, elle rit à perdre haleine, sous son casque en plastique. 

Avant de sortir du wagon, avec son épée factice, Victoria trace un grand NON de lumière.

J'ai vidé ma maison

S’assoir en visiteuse sous la tonnelle rouillée,

Regarder sans ciller le jardin dévasté,

Prendre date du jour, signer et parapher,

Pour donner sans pleurer son congé au passé.

J’ai vidé ma maison mais pas mes souvenirs.

J’ai trié, évalué, classé et ordonné.

Donner, jeter, vendre ou garder ?

Disperser ou offrir, renoncer et choisir.

Bouts de ficelle, bibelots, broutilles,

Archives encombrantes, musée abandonné,

Amas brinquebalant de choses disparates,

J’ai pillé sans trembler l’âme de mes objets.

S’assoir sous la tonnelle et écouter le vent,

Convoquer les années, en faire le bilan,

Enfouir sous la terre ce qui ne sera plus

Joies et peines envolées et à jamais perdues.

Doigts noirés de poussière et cœur orpheliné,

J’ai vidé ma maison au mitan de l’été.

Pendant que le soleil indifférent régnait,

J’ai tourné enfoncé le couteau dans la plaie.

J’ai vidé ma maison, vacances sans retour,

Refusé l’héritage, brisé la transmission,

Débalisé la piste, calciné les racines,

Et sous la peau d’hier fait naître un nouveau jour.

Le tour de la question

Il fait le tour de ma question, je n’y mets pas d’opposition.

Ses mains amoureuses chercheuses, exacerbent l’envie.

Sa bouche conquérante savante, fouille au creux de mon lit.

Je fais le tour de sa question, il répond : « Continuons ».

Mes doigts bouclés dans ses cheveux, ma voix contre sa peau soie,

Libérés, ébaudis et heureux, nus sous la nuée joie.

Il fait le tour de ma question, je murmure : « C’est bon ».

Ses épaules sa force son corps, carrés contre mon triangle d’or,

Harmonieuse fusion, tabous qui se défont.

Je fais le tour de sa question, il s’abandonne en déraison.

Prisonnier de mes hanches, geôlière de ses silences,

Enchainés volontaires, impudique lumière.

Il fait le tour de ma question, je vois se fendre l’horizon.

Enlacés pénétrés, plaisirs multipliés,

Le sommet le plus haut, envolée de nos maux.

Je fais le tour de sa question, il me dit oui sans conditions.

On s'est appris sans se défendre, dans le nid chaud de notre chambre.

Un mariage scellé sans alliances, sous l’abri sûr de l’évidence.

Poème blême!

J’ai donné ma langue au chat

Sur le sens de la vie

Je crois que je n’y ai rien compris

Et qu’elle s’est bien foutue de moi

J’ai tiré au sort mon amour

Il reposait contre mon sein

Mais il est parti faire un tour

Sans revenir le lendemain

J’ai cloué au sol l’amitié

Joué à la marelle aux pompiers

Elle s’en est retournée fâchée

Plus jamais on ne l’y reprendrait !

J’ai interrogé Dieu le père

 

Pourquoi n'était-il pas Dieu la mère?

Il a soupiré m’a ri au nez

Mais pour qui donc je me prenais ?

J’ai demandé des comptes aux puissants

Où avaient-ils planqué l’argent ?

Ils étaient laids et bien peignés

Et m’ont plantée sans rien payer

J’ai admiré Dame Nature

Ses monts et ses merveilles

Ses lunes et ses soleils

Mais j’ai eu peur Trop grand son ciel!

Alors j’ai pris l’oiseau bleu dans ma main

Je l’ai réchauffé et sauvé

Il m’a dit Viens je t'apprends à voler

Et de ce monde on s’est barrés !

MAMILIE

Ce matin Mamilie n'a pas bu son café

Confinée enfermée elle ne s'est pas levée

Elle attend un appel de première importance

Celui de sa fille coincée à l'autre bout de la France

Elle l'attend patiemment elle a apprivoisé le temps

Elle ne fait plus partie du monde des vivants

Ce matin Mamilie regarde sur BFMTV

Les covidés muets qui se font vacciner

Une armée bien rodée abrutie muselée

Le bruit des bottes Mamilie le connaît

Le Président a dit "il faut vous faire piquer"

Et BFMTV a relayé en continu replay

Ce matin Mamilie rêve de liberté

D'un sourire d'une caresse d'un baiser

Elle se souvient du soleil et de l'arc en ciel

De la pluie du beau temps et toutes ces merveilles

Sur sa main parcheminée de rides

Se lit toute une vie dévouée à autrui

Mais les autres maintenant la poussent vers la sortie

Ce matin Mamilie se sent mal se sent vieille

L'employée de l'EHPAD n'est pas passée la veille

N'a pas lavé son corps pas changé ses habits

Mamilie oublie il n'y a plus d'aujourd'hui

Plus de geste câlin plus de soirée amie

Plus que la solitude et l'absence de bruit

Cette nuit Mamilie ne sera pas vaincue par la maladie

Il lui restait pourtant encore un peu de vie

Cette nuit elle sera emportée par l'ennui

Coupable d'avoir vécu coupable d'avoir vieilli

Cette nuit Mamilie mourra seule dans le noir

Et BFMTV en fera son débat de ce soir

SAMUEL

Je t’écris du fond de ma solitude

Et de mon effroi

Frère désarmé, ta tête a roulé

Dans le matin gelé

Qu’ont-ils fait de toi ?

Debout et mains ouvertes, tu enseignais

L’histoire la laïcité

Je poétise l'inhumanité

Sous la fenêtre barreaudée

Qu’ont-ils fait de toi?

La peur encombre le ciel

Où dors-tu Samuel ?

Mes larmes décolorent les murs

Les vois-tu, Samuel ?

Incantation vulgaire

Sacrifice ignorance

Ils t’ont fait taire t'ont mis à terre

Adoration aveugle

Désert de la pensée

Ils t'ont assassiné nié

Qu’ont-ils fait de toi ?

Lire dessiner oser

Réfléchir s’interroger

Mains ouvertes, regard clair,

Tu faisais grandir la lumière

Qu’ont-ils fait de toi ?

Mon lit est glacé, Samuel

Je guette un signe, un espoir,

Je crie l’encre de ta mémoire

Salie par les barbares

Qu’ont-ils fait de toi ?

Aux abords du collège

Ils t’ont cueilli surpris

Absurdité couteau impie

Bête immonde barbarie

Qu’ont-ils fait de toi ?

Je grime dans mon poème

La sanglante scène

Je suis ta sœur rebelle

Où dors-tu, Samuel ?

AUTOUR DE MA MAISON

Tu t’es mis en faction
Autour de ma maison
Guerrier désarmé
Sentinelle du futur
Tu as guetté sans fin
Afin de m’entrevoir
Un instant dans le noir

Je te sentais tout près
Tourmenté par le manque
Tu pénétrais mon centre
Tu imposais ta loi
Tu imprimais mon corps

Je ne pouvais te voir
Si près de ma maison
Je répétais l’erreur
Pendant que tu rôdais
Voleur de tous mes cœurs
Autour de ma demeure

Je caressais ta peau
En écho de ma peau
J’écoutais tes chansons
Je connaissais ta voix
Entendue autrefois
Je t’écrivais des mots
Que tu pouvais comprendre
Sans avoir à les lire

Toi, tu as ceinturé
Les murs de ma maison
Couturé mes blessures
Cisaillé mes refus
Réparé mon enfance
Explosé le silence

Promeneur désœuvré
Tu scrutais mon jardin
Tu respirais mes fleurs
Je sentais ton odeur
Flux vivant de ton corps
Qui infiltrait sans peine
Les murs de ma maison

Tu musardais, riant,
Faisant naître des notes
Qui s’envolaient au vent
Les branches de mon arbre
Pliaient sous l’alizé
De ta respiration

Tu flânais sous la lune
Voyageur convaincu
De la fin du chemin
Tu traçais le destin
Maître du sortilège
Tu forçais l’impossible

Empêchée par l’orage
Je ne te voyais pas
Labourer notre terre

Epuisée par la peur
Je n’avais plus la force
De faire pousser l’envie

Mais tu m’as dit, souriant et confiant :
« Je suis venu hier soir, tout près de ta maison »

Alors
Enveloppée de tes bras
Ceinte de ton amour
Pur
Je t’ai enfin donné
La clé de ma maison

ÈVE  VEUT

Ève veut cueillir le fruit juteux sur l'arbre de l'enfance

Et croquer la pomme à elle seule destinée

Ève veut danser au son d'une guitare tzigane

Et parcourir le vrai pays, la terre

Ève veut nager nue sous le vent, la voile et la vague

Rythmer la cadence langueur de son corps libéré

Ève ne veut que la plage lisse, le sable comme une onde

Les heures chaudes devant elle, la pente douce vers le soir

Ève ne veut de saison que d’été, de voyage que vers la lumière

Dormir dans le creux de l’éden, étroit comme un berceau

Ève, sous le brouillard couleur de lait, veut goûter l’herbe qui guérit

Naître dans l’aube rose, intacte de la folie des hommes

Ève veut s’allonger sur la pierre brûlante en haut de la falaise

Songer qu’il serait doux de sauter dans le vide

Ève veut réentendre sa voix , faire taire les mensonges

Briser tous les miroirs et solder tous les comptes

Ève ne veut d'autre prison que sa réclusion volontaire

Rire sans raison, rêver sans conditions

Ève veut une rivière au cours paisible, un étang où se noyer

Un enfer où se consumer, un paradis pour oublier

Ève veut l’horizon, le ciel et les nuages

La nuée sous la pluie et le cri de l’orage

Ève veut offrir l'instant

Et sacrer le présent.

Ève veut.

DEMAIN

Pardonne le passé

Qui entrave ta marche

Détourne le tracé

Dirigé sous tes pas

Ensemence l’avenir

Questionne l’univers

Désigne le mystère

Engendré par l’espoir

Derrière chaque visage

S’amoncelle une rage

Fais taire les orages

En écoutant le sage

Les brumes et les ombres

Les craintes et les chagrins

Jette-les au vent du large

Invente tes matins

Essuie toutes tes peines

Ni le torrent du temps

Ni les pleurs de la pluie

Ne peuvent mouiller tes joues

Hisse ton rêve à ton mât

Définis le parcours

Vagabonde la vie

La joie après la nuit

Tu nais sous chaque ciel

Enfanté du soleil

Tu choies chaque caresse

Offerte par l’azur

En sa première tiédeur

Ouvre le temple du jour

Aimer comme seul possible

Demain comme seul chemin

 

 

 

 

 

 

Les enfants du silence

Tout a été écrit, la haine et la violence

Tout ce qui nous rassemble, et toutes nos différences

À quoi bon prendre la plume et célébrer l’enfance

Je m’évertue me tue à briser le silence

Je trace quelques lettres au cœur de ton néant

Images en expansion en mode plein écran

Peuple en procession qui jamais rien n’entend

Courbé et à genoux devant les tout-puissants

A quoi bon essayer d’éveiller ta conscience

De fracasser l’armure de ton indifférence

À quoi servent mes mots ma révolte ma science

Quand règne tout autour la négation du sens

Je trace des mots que je crois essentiels

Pour un monde meilleur pour éclaircir le ciel

Pour ne pas renoncer ne pas couper mes ailes

Pour détruire la matrice refaire le logiciel

Homme javellisé manipulé soumis

Je m’évertue me tue à te vouloir en vie

Pendant que tu te meurs sans avoir rien appris

Tes yeux hallucinés pixellisés d'ennui

Mon cri ne t’atteint pas homme de peu de foi

Femme exploitée niée retirée de sa voix

Innocence violée au mépris de la loi

Je m’évertue me tue je m’épuise et me noie

Tout a été écrit, la haine et la violence

Tout ce qui nous rassemble, et toutes nos différences

À quoi bon prendre la plume et célébrer l’enfance

Si toujours à la fin triomphe le silence ?

Quelques mots de moi vers vous, au 50ème jour du confinement. 5 mai 2020
 

 

 

Que restera-t-il de nous sans vous ?

Certains jours nous nous sentons bien, sans vous. Sans le poids des regards, des jugements, des injonctions à être ce qu'on n'est pas réellement, à tous se ressembler, à être le clone du clone, à parler le même langage, à utiliser les mêmes mots, à se taire sans faire de bruit, à aimer sans déranger, à porter une cravate, des chaussures, un soutien-gorge.

On jouit d'être nu sur le canapé, nu sur le transat au soleil, nu devant le miroir, plus nu que le nouveau- né que nous sommes redeve-nus.
On contemple ce visage sans vis à vis, on n'a plus besoin de composer, de séduire, de se réduire, de déduire, de deviner ce que vous n'avez pas su, pas pu, pas voulu nous dire.

On apprend à s'accepter sans vous, à se faire du bien sans vous, on fait du sport, on marche, on court, pour se souvenir qu'on a des muscles, un cœur qui bat, du sang qui coule dans nos veines, un corps enfin relié à notre cerveau, une peau chaude et douce sous nos doigts, nos mains délivrées des vôtres, seules maîtresses de notre plaisir.

Nous ne vous attendons plus. Nous savons que vous ne viendrez pas. Que vous ne viendrez plus peut être.
Nous aimons ne plus avoir à vous attendre, à espérer, à réclamer, à vous appeler. Nous avons retrouvé notre voix, nos goûts, nos dons, nous créons, dessinons, chantons, écrivons notre histoire. Nous faisons pousser des fleurs, nous admirons la lune, nous caressons nos chats, nous comprenons qu'ils sont bien plus humains que vous.

Certains matins, vous avez disparu, et votre éclipse signe notre renaissance.

Mais le soir descend et notre solitude s'invite, malgré la lecture, le film, le verre d'alcool, la distraction ou le travail.
Vous reprenez vos droits.

On se souvient de la douceur de vos paroles, de l'eau pure de vos rires, de vos cadeaux imprévus, de vos larmes confiantes, de votre âme en regard, des repas partagés, de la fin que vous seuls avez su nous faire accepter, de la vie que vous seuls pouvez nous faire aimer.

Sans vous nos lits sont froids, nos jardins sont vains, nos nids sont vides.
Sans vous nous sommes devenus laids, inutiles, détachés de l'essentiel, prisonniers de notre chambre.
Sans vous nous ne voyons plus l'horizon, nous avons perdu le goût du voyage, nous ne goûtons plus le fruit acide et doux de la différence, du bizarre, de l'étranger, de l'autre qui n'est pas nous.
Sans vous nous nous engluons, nous devenons sales, notre esprit rétrécit, nous nous replions jusqu'à disparaître.
Notre mort, sans vous, est proche et certaine. Sans votre main dans la nôtre, pour traverser le chemin.
Sans vous, nous ne sommes plus.

Que restera-t-il de vous, sans nous ?

 

Les enfants du silenceSophie Terrade
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