Extrait de la première nouvelle "Alice"

— Je vous conseille Venus Erotica. Au départ c’était une commande d’un vieux mécène, mais Anaïs Nin en a fait un classique de la littérature érotique. Lisez la nouvelle intitulée Majorque et revenez m’en parler !

   Le parfum poivré d’Hélène remplit l’espace, et ses mains cajolent le présentoir qui croule sous les couvertures explicites. Les yeux d’Alice s’attardent dans le sillon de la blouse entrouverte de la vendeuse, un peu trop longtemps sans doute. Les courbes généreuses de ce corps voluptueux sont comme une promesse de douceur. Le trouble de la veille envahit à nouveau Alice, et elle s’y abandonne, savourant la complicité qui la lie à cette femme plus vraiment jeune, mais qui semble porter en elle la vie même. La pénombre du soir confère à la librairie une allure de boudoir. L’espace semble se rétrécir. Les bouches grenade sur les couvertures des livres envoient des baisers indécents à la jeune vierge. Les poitrines se dévoilent jusqu’à la naissance des tendres aréoles, les reins se cambrent, les cuisses s’ouvrent sur des moiteurs capiteuses. Tout un peuple de femmes échappées de la fiction fond sur Alice : femmes mordues, écartelées. Femmes déflorées, lacérées, rugissantes, femmes multiples et implorantes, flot tumultueux que rien ne peut contenir ! Alice, rompue et chancelante, ferme les yeux, le souffle perdu.

— Oui, je le lirai, merci du conseil.
Elle s’enfuit à nouveau, de peur de se laisser deviner.

— N’oubliez pas de me donner votre ressenti !

   La voix d’Hélène tourmente Alice jusque dans le cœur de la cathédrale Saint-Etienne, située à deux pas de la boutique, où la jeune fille s’est réfugiée pour apaiser son trouble. Une fraîcheur de cave la saisit, qu’elle aspire goulûment. Peu de monde à cette heure dans la « lanterne du Bon Dieu ». Le bleu des vitraux de Marc Chagall l’enveloppe dans une torpeur qui l’oblige à s’asseoir. Ses battements de cœur se sont calmés, elle ressent tout à coup une grande fatigue, mêlée à un élan de vie irrésistible. Elle n’a plus qu’une envie : revoir Hélène, la respirer, la toucher. À la sortie, sur la place d’Armes, le soleil de septembre caresse le bombé délicat de son sexe, à travers le tissu léger de sa robe. Le parfum qui imprègne sa peau a un goût de sous-bois et d’épices : celui de la libraire aux cheveux de jais. Odeur de musc, compliquée d’un relent d’humus. Odeur solaire et puissante, qui la poursuit dans les rues trempées de lumière. Les mots du poème de Baudelaire dansent devant ses yeux : Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires.

   Et elle se demande si, plus bas, la toison d’Hélène a le même parfum d’Orient.

Extrait de la dernière nouvelle "Double je"

   Plus aucune digue ne peut le contenir, plus aucun obstacle ne se dresse contre sa volonté de la posséder, de l’anéantir, de la faire disparaître, alors que jamais encore, il ne s’est senti si profondément lui-même. La lutte qu’il engage avec elle l’affranchit des instincts qu’il réprime depuis toujours. Il n’est pas, n’a jamais été ce reflet que les autres lui renvoient.

   Pourquoi s’est-il toujours soumis ? Pourquoi ne leur a-t-il pas dévoilé sa vérité, son mépris de leurs conventions et de leur morale ?

   Il laboure plus profondément encore les entrailles de la femme, et alors qu’elle jouit, il décharge en elle le flot ancien de sa résistance.

   Rompu. Libre, enfin.

   Il est allongé sur elle, le nez dans les replis de son cou. De la bouche blessée de la femme coule du sang, qu’il lèche délicatement. Ils baignent dans l’odeur de leurs corps trempés et épuisés, et la femme se met à ronfler doucement.

   Dorian se sent à son tour glisser dans un repos bienheureux. Il n’a plus d’âge, plus d’identité, plus de passé ni de futur. Il rêve, bercé par la respiration de la femme, à l’abri du cercle de ses bras obèses, retiré du mal et de la souffrance.